L’air sentait encore la pluie qui s’était déversée sur la ville quelques heures plus tôt, et avait complètement détrempé le sol, créant de grandes flaques, ici et là sur la place. Mais cela n’avait pas empêché les marchands d’investir en masse la Grand-Place pour y vendre leurs articles, comme chaque jour de marché. Ils étaient tous arrivés sur leur charrette, hélant déjà les passants pour leur proposer leurs produits ou s’invectivant pour obtenir les meilleures places qui étaient très prisées.
Une heure plus tard, le marché battait déjà son plein. Les stands aux couleurs criardes avaient été dressés en un tournemain, et toutes les marchandises s’étalaient devant la foule venue là pour l’occasion. Des étoffes venues des quatre coins des Terres, des épices du désert, des fruits exotiques, et encore toutes sortes de choses qu’on ne pouvait trouver ailleurs… Un bourdonnement persistant, constitué par les cris des marchands et les conversations des passants mêlés, montait de l’assemblée et flottait au dessus de toute cette foule, si bien qu’il devenait difficile de s’entendre parler.« Des machines… »
« Les Dieux… »
Au milieu de cette rumeur tapageuse, une voix se distinguait des autres, portant au dessus de la foule. A l’extérieur de la place, il était difficile de saisir plus de deux mots, mais plus on se rapprochait du centre et mieux on percevait chaque mot, jusqu’à enfin saisir le sens des phrases. Et en arrivant à la hauteur de la fontaine, un curieux spectacle pouvait enfin commencer. En effet, à cet endroit, l’espace était entièrement vide de gens, à l’exception d’un vieil homme et de deux gardes efflanqués, l’air impassible, affichant un sourire mi-figue, mi-raisin. Et c’était de ce vieil homme à l’air fou que provenait la voix éraillée. Il haranguait la foule qui s’écartait dès qu’il approchait, les bras levés vers le ciel et l’œil brillant de la folie qui devait le consumer, débitant des phrases sans queues ni têtes pour qui n’y prêtait pas attention.
Les gardes l’observaient, à moins qu’ils ne le surveillaient tout simplement, l’un semblant s’amuser des racontars du vieux fou, l’autre ayant l’air plus inquiet.- « Tu n’crois pas qui faudrait l’boucler ?
- Laisse le donc, tu vois bien qui fait d’mal à personne !
- Mais quand même…
- Ahhhh mais tais toi donc, pour une fois qu’on peut s’amuser un peu ! »
«Mais je vous le dis, le monde a changé ! Et il changera encore ! Vous pouvez rire vous tous, oui vous aussi là bas, mais si nos ancêtres étaient là, ils riraient tout aussi bien devant votre médiocrité.
Il y a sept millénaires, cette terre connaissait tout aussi bien le jour que la nuit, l’été que l’hiver, et toutes les races étaient mêlées. Mais non, diantre, que dis-je, ce n’étaient pas des races, car le monde était alors gouverné par les humains. Oui, les humains ! Qu’y a-t-il ? Vous ne me croyez pas ? Et vous ? Vous non plus ? Mais c’est pourtant bien la vérité. Les humains étaient la seule race de cette planète ! Et ils la contrôlaient, quoi que certains puissent en dire.
Une énorme boule gravitant autour du soleil, connaissant le jour et la nuit, la chaleur et le froid… Et puis des machines ! Oui, des machines gigantesques volant dans les airs, transportant les hommes et reliant une terre à une autre. Des machines si grandes qu’Athalla entière aurait pu tenir à l’intérieur, des habitations à perte de vue, des villes larges comme le lac mythique avec des bâtiments grands comme des montagnes…
Mais tout a changé ! Ces hommes si cupides, si égoïstes, si irrespectueux, comme vous tous d’ailleurs, ces hommes, qui se croyaient les maîtres de leur destin, et même les maîtres du monde, furent remis à leur place !
(Le fou éclata d’un grand rire gras qui lui fit secouer les épaules et venir les larmes aux yeux. Certains passants tournèrent la tête dans sa direction l’air intrigué, mais aussitôt, ils retournaient à leurs affaires, comme si de rien était.)Certains adoraient bien des divinités exotiques, mais aucune d’entre elle ne ressemblait aux vrais Dieux ! Les vrais Dieux étaient nos dieux, bien évidement, Zinos, le créateur et ses deux enfants, Kyria et Steben. Mais pourquoi je raconte ça ? Tout le monde le sait !
Et donc voici que les deux enfants dieux se fâchèrent, attisant du même coup la fureur de leur père qui détruisit ce monde d’autrefois. Adieu machines volantes et autres techniques oubliées ! Voici un nouveau monde où il n’y aura rien de tout cela.
Et le monde fut stoppé ! Et il s’assécha à l’Ouest et se glaça à l’Est. Du sable et des dunes, contre la neige et les glaces… Au milieu de tout cela, une terre qui resta verte, mais pour combien de temps ? Héhé, oui, pour combien de temps ?
Un nouveau monde séparé en trois, pour trois dieux direz-vous, quelle ironie. Un monde régenté par trois divinités qui s’opposent, comme c’est drôle. Une guerre sans merci oppose l’Est et l’Ouest, on a dit que des hordes de l’Est s’abattaient sur l’Ouest et que les dieux étaient menacés.
Mais tout cela, oh oui, tout cela n’intéresse en rien les bonnes gens d’Athalla qui préfèrent s’enfermer dans leurs murs au milieu des conspirations et de la corruption dont ils profitent tous, surtout notre bon m… Outch ! »
«Ah ça suffit mat’nant vieux fou, il est temps pour toi d’nous suivre.»
L’un des gardes venait de lui mettre un coup au ventre pour le faire taire, et le vieil homme se tenait plié en deux par la douleur. Le second garde l’empoigna solidement par le bras et commença à l’emmener en dehors de la place. Le fou retrouva alors de sa voix pour lancer avec plus de puissance encore :« La corruption… Partout dans cette ville… Et le plus corrompu de tous… »
Un coup sur la tête lui fit perdre connaissance. Les deux gardes s’éloignèrent, traînant l’inconscient sans ménagement sous les quelques applaudissements des badauds qui avaient pu observer la scène…